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Vendredi 2 décembre 2005
Tunisie : la victoire de Ben Ali, par Florence Beaugé
Baisser de rideau sur la Tunisie. L'éclairage projeté sur le pays du jasmin, à l'occasion du Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) du 16 au 18 novembre, s'est éteint. La vie a repris "comme avant" dans ce pays de 10 millions d'habitants. L'opposition tunisienne et les mouvements de défense des libertés ont beau parler de "victoire", ils n'ont guère de raisons de se réjouir. Le président Ben Ali est sorti renforcé de ce sommet. La communauté internationale, elle, n'en est pas sortie grandie.

 

A l'exception de Samuel Schmid, président de la Confédération helvétique, aucun dirigeant n'a rappelé à l'ordre le président tunisien. Aucune délégation n'a claqué la porte pendant les trois jours de travaux. Aucune des ONG présentes non plus. Jamais les libertés n'ont pourtant été autant confisquées qu'avant, pendant, et depuis ce sommet.

TOTALE IMPUNITÉ

Fort du soutien des capitales européennes, qui imaginent voir en lui un rempart contre l'islamisme, le président Ben Ali bénéficie d'une totale impunité. Pourtant, les brimades de la vie quotidienne ne cessent de se multiplier. La Ligue tunisienne de défense des droits de l'homme (LTDH) est particulièrement visée. Tous les défenseurs des libertés ont leurs lignes téléphoniques coupées avec l'étranger, de même que leurs liaisons Internet. Certains sont même assiégés à leur domicile. Ali Ben Salem (75 ans), responsable de la LTDH à Bizerte, vit reclus dans son appartement, interdit de visite de ses compatriotes, y compris de ses enfants. Le 25 novembre, il a échappé à un curieux accident : un automobiliste a tenté de l'écraser alors qu'il marchait sur un trottoir.

A quoi bon signaler tous ces "incidents" ? Qui s'en indigne ? Aucune des chancelleries à Tunis n'ignore ces faits. Le "système Ben Ali" est parfaitement connu de tous, et de longue date. Il a fallu qu'un journaliste français, Christophe Boltanski, soit agressé à Tunis, le 11 novembre, pour qu'enfin Paris sorte de son indifférence. A en croire l'ambassade de France, on peut compter sur "les résultats de l'enquête en cours, diligentée par les Tunisiens". Imagine-t-on sérieusement le régime de M. Ben Ali reconnaître un jour sa responsabilité dans cette affaire ? Christophe Boltanski, rédacteur à Libération, était filé par des agents en civil au moment de son agression, comme le sont tous les journalistes français en reportage en Tunisie. Pourquoi, dans ce cas, ses "anges gardiens" ne se sont-ils pas portés à son secours ? Pourquoi les agresseurs — s'ils étaient des voleurs comme l'affirment les responsables tunisiens —, ne se sont-ils pas enfuis, juste après s'être emparés de sa sacoche ? Pourquoi ont-ils attendu, pour mettre fin à leur raclée, que l'un d'eux crie à ses trois acolytes "ça suffit !" ?

Selon toute vraisemblance, l'agression dont a été victime M. Boltanski est une bavure. Des agents zélés ont cru bon de "faire plaisir au patron", en donnant une correction à un journaliste qui se permettait d'écrire des articles trop critiques. Cet incident rappelle étrangement celui dont a été victime, le 23 mai 2000, dans la banlieue de Tunis, Riad Ben Fadhel. Trois jours après avoir signé dans les colonnes du Monde un point de vue nuancé, mais peu amène pour M. Ben Ali, ce journaliste reconverti dans la communication recevait deux balles, et échappait à la mort de justesse.

Si le palais de Carthage n'a sans doute pas commandité ces deux "punitions", il a bel et bien enfanté ce système. Ceux qui créent l'insécurité sont ceux qui sont censés assurer la sécurité. Les agents de la police politique — toujours en civil, ne déclinant jamais leur identité, circulant parfois à bord de véhicules banalisés sans plaque d'immatriculation — ont tous les pouvoirs. Leur mission : assurer la pérennité du parti-Etat, le Rassemblement constitutionnel et démocratique (RCD), qui contrôle et asservit la société par le biais du clientélisme.

Les Tunisiens qui refusent de se laisser acheter, et, de renoncer à leur citoyenneté, s'exposent à des représailles : coupure du téléphone, suppression de la bourse d'études pour les enfants ou du carnet de santé, mutation à l'autre bout du pays, procès monté de toutes pièces, etc. Tous ne sont pas exposés de la même façon au régime. Certains s'en sortent bien. Ce n'est pas un hasard si la grève de la faim que huit intellectuels viennent d'observer pendant un mois à Tunis rassemblait des avocats, des magistrats et un journaliste. Ceux-là ne peuvent pas exercer leur profession sans se frotter au pouvoir.

SMIC DÉMOCRATIQUE

Qu'ont obtenu ces grévistes, au terme de leurs 32 jours de jeûne ? Le "smic démocratique" qu'ils réclamaient — liberté d'association, liberté de la presse et des sites Internet, élargissement des prisonniers politiques — leur a été refusé. Bien sûr, ils peuvent se targuer d'avoir attiré l'attention de la communauté internationale sur le pouvoir tunisien. Mais celle-ci avait-elle réellement besoin qu'on lui ouvre les yeux ? Ne vient-elle pas de démontrer qu'elle était, en réalité, complice de ce pouvoir qui les opprime ?

Le régime de M. Ben Ali a les mains libres. Tôt ou tard, le président de la LTDH, l'avocat Mokhtar Trifi, sera, une fois encore, roué de coups en plein Tunis. Sa vice-présidente, la journaliste Souhayr Belhassen, également. Il n'y aura personne pour évoquer le pillage du pays par le clan au pouvoir ; personne pour parler des grèves de la faim à répétition des détenus islamistes ou des internautes de Zarzis (sud de la Tunisie), ces jeunes condamnés pour utilisation d'Internet ; personne pour attirer l'attention sur le fait que la population tunisienne se tourne de plus en plus vers la religion, comme un refuge.

Robert Meynard, le secrétaire général de Reporters sans frontières, n'avait pas tort de qualifier la France et les Nations unies de "faux-culs", après avoir été refoulé de Tunisie, le 17 novembre. "La France tient un double langage. Elle fait de grandes déclarations à Paris, mais elle veille à ne jamais se fâcher avec le président Ben Ali", soulignait-il, amer. En barrant toute sa "une" du titre "Magnifique couronnement", au lendemain du SMSI, le très officiel journal tunisien La Presse disait, pour une fois, l'exacte vérité.

Les Tunisiens ne sont pas dupes. Leur frustration grandit jusque dans les coins les plus reculés. Il se trouve toujours quelqu'un — un instituteur par exemple — pour s'étonner du soutien apporté par Jacques Chirac à M. Ben Ali. Sourde, aveugle et cynique, la France poursuit sa politique du court terme, et contribue à ce qu'elle croit combattre : la montée de l'islamisme.

FLORENCE BEAUGÉ
Article paru dans l'édition du 03.12.05
Par kurt cobain - Publié dans : tunisie
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