Mouvement du 18-Octobre + SMSI = l’anti-11-Septembre

Publié le par kurt cobain

EDITO DE L’AUDACE

 

Nouvelle équation tunisienne aussi simple que fragile :

Mouvement du 18-Octobre + SMSI = l’anti-11-Septembre

 

Khaled Ben M’barek

 

« Le sommet de la désinformation », titrait en Une le journal Libération dans son édition du 14 novembre 2005, à propos du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) qui vient de se tenir à Tunis du 16 au 18 novembre  2005.

 

Deux semaines après la clôture du Sommet, le bilan est sans appel : non seulement M. Ben Ali a perdu son pari, mais il a offert à une opposition revigorée l’occasion d’inverser l’équation politique et de rattraper l’effet dévastateur du 11 septembre 2001. « En organisant ce sommet surréaliste dans un pays où l’information est cadenassée, écrit très justement Nicolas Beau dans leCanard enchaîné du 16 novembre, le régime tunisien se tire une balle dans le pied. » C’est d’autant plus vrai que le régime en question a laborieusement visé son pied pour ne surtout pas le rater.

 

Ce qu’il y a de salutaire dans cette situation c’est qu’elle n’aurait pas existé sans l’action aussi intelligente que déterminée et concertée de l’opposition nationale tunisienne. Le désormais mémorable Mouvement du 18 octobre est venu fossoyer le projet grandiloquent du général Ben Ali, visant à apparaître comme un dirigeant fréquentable, voire respectable. Inexorablement, le petit

Groupe de grévistes de la faim a capté l’attention de l’opinion et des médias.

 

L’ensemble des forces politiques actives sur la scène tunisienne se sont réveillées sur un jour nouveau où tout le monde espérait que rien ne fût plus jamais comme avant. L’espoir immense né de cette action spectaculaire tient à son œcuménisme si rare : pour une fois, des adversaires idéologiques partageant la même et indigne condition politique se sont décidés à mettre la main

dans la main et à faire front contre leur oppresseur. L’effet a été immédiat à travers tout le pays.

 

Les opposants de tout bord se rendaient compte à quel point ils pouvaient être absurdes en restant chacun dans son petit coin à insulter l’obscurité au lieu d’allumer une bougie. Or, les huit grévistes

Semblaient avoir allumé non une bougie mais un phare d’Alexandrie au cœur de Tunis. Une bonne organisation matérielle et une planification stratégique éclairée ont lié les mains du pouvoir et désactivé l’implacable machine milicienne lui  donnant tout d’un coup un air ridicule.

 

Pour M. Ben Ali, le groupe était devenu « le chat noir, comme dit le proverbe tunisien : si tu le frappes, tu en souffres, si tu l’épargnes il te bouffe ton dîner. » On peut gager que là-dessus, le chef de l’Etat tunisien n’a plus dîné depuis le lancement de la grève…

 

Le rassemblement des Huit ne pouvait être ignoré par les ONG participantes. Et c’est la célèbre iranienne Shirin Ebadi qui bravera la police omniprésente pour se rendre au chevet des opposants protestataires. C’est d’ailleurs elle qui introduit auprès des grévistes une « exhortation » à arrêter leur mouvement.

 

Elle sera entendue.

 

On regrettera simplement ici que, dans le feu de l’action, l’hommage à feu Zouhair Yahyaoui, précurseur du net tunisien militant, fût bien pâle au  regard de cette expérience extraordinaire et mortelle -c’est le cas de le dire- poursuivie par Sophie ElWarda et qui marquera très durablement l’histoire du net en Tunisie.

 

De leur côté, les chancelleries occidentales n’étaient pas en reste depuis le début de la grève, multipliant marques d’attention, visites et  émissaires. Le soutien apporté aux grévistes met au jour la grande capacité de mobilisation de l’opposition tunisienne, y compris à l’étranger, pour peu qu’elle se décide à jouer en équipe ; A contrario, cela fait apparaître également le grand embarras des soutiens amis lorsque l’opposition nationale se montre querelleuse et immature.

 

Au bout de ce mois de jeûne et de protestations, sonnant jusqu’aux oreilles de Kofi Annan, tous les acteurs institutionnels du SMSI étaient dans l’embarras, excepté M. Utsumi, directeur de l’UIT, maître d’oeuvre du Sommet, resté étrangement absent.

 

L’agression contre Christophe Boltanski, envoyé spécial de Libération, les intimidations et agressions contre les équipes de télévision belge (RTBF) et française (TV5), et jusqu’au fameux bras d’honneur d’un barbouze filmé par France 2 de la fenêtre du lieu de la grève de la faim, tout cela a fini par convaincre les organisateurs qu’ils n’avaient rien à attendre d’un pouvoir qui n’allait pas hésiter à censurer ostensiblement « l’invité d’honneur » du Sommet, le président suisse Samuel Schmid. Un scandale planétaire en direct…

 

De fait, les dirigeants occidentaux étaient édifiés sans nul besoin de se déplacer à Tunis ; ils ont donc « boudé » la réunion, selon l’__expression du journal Le Figaro (17/11), autrefois bien mieux disposé à l’égard du potentat tunisien. Le Sommet a été ainsi ravalé au rang d’une réunion technique sur la gouvernance de l’internet, comme l’ONU en organise des dizaines par an.

 

Plus tard, le ton montera avec la Suisse, la Belgique - la seule à avoir eu droit à de discrètes excuses officielles - , les Etats-Unis, qui font tressaillir le pouvoir en se déclarant « déçus », et même avec la France, qui finit par s’agacer publiquement. Chokri Hamrouni, dirigeant du CPR sera même reçu au Quai d’Orsay. Une première depuis l’affaire Ben Brik.

 

Dans ce concert mondial d’indignation, de l’IFEX à RSF et du Quai d’Orsay au Département d’Etat, les thuriféraires, les journalistes à gages, les faux témoins et les vils marchands d’informatique, n’y pouvaient rien, sinon se couvrir eux-mêmes d’opprobre dans le sillage de leur généreux mentor ou client tunisien.

 

Et maintenant ? L’opposition va-t-elle guérir de sa maladie infantile du chacun pour soi ? Va-t-on enfin se rendre compte que l’avenir de notre pays est dangereusement compromis par les familles mafieuses qui croient avoir mis la main sur sa destinée ?

 

Est-il encore besoin d’être sorcier pour voir que, dans la perspective d’une disparition du Parrain, ce qui se prépare dans les catacombes, est encore plus dramatique que tout ce que nous avons pu vivre jusqu’ici ?

 

Le SMSI a été le moment de rupture que nous attendions depuis septembre 2001. Si l’opposition prend son essor et maintient sa relative cohésion, par-delà les divisions idéologiques, les réflexes partisans et les incompatibilités d’humeur, nous pourrons espérer abréger le calvaire que nous subissons depuis 18 longues années. Nous aurons alors mis trois ans pour remonter le précipice dans lequel nous avaient précipités les attentats du 11-Septembre. Les Tunisiens auront fini de manger leur pain noir.

Si non…

 

(Source : « L’Audace de Tunisie» (France), Numéro de Novembre 2005)

tunisie source www.tunisnews.net

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Publié dans tunisie

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