Indispensable Zarzis - par Luiza Toscane

Publié le par kurt cobain

  Indispensable Zarzis

mercredi 15 février 2006

par Luiza Toscane

 

Trois ans ont passé depuis qu’un groupe de très jeunes gens et leur professeur ont été arrêtés, torturés et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement à l’issue d’une procédure n’ayant pas respecté les standards des procès équitables.

Avant eux, ce sont des milliers de jeunes hommes qui ont fait les frais des méthodes répressives du régime, et après eux, des centaines d’autres ont, à leur tour, été arrêtés, torturés, et écroués dans l’attente de leur procès, certains d’entre eux ayant déjà été condamnés.

Alors pourquoi revenir aujourd’hui sur ce qui restera connu sous le nom des « Internautes de Zarzis » ? Pourquoi s’appesantir sur cette affaire, qui a par ailleurs déclenché une vague de solidarité internationale qui ne cesse de s’amplifier ?

Il convient de revenir sur la répression inaugurée en 1990 qui a envoyé derrière les barreaux tout ce que la Tunisie comptait d’opposants. Le régime de Ben Ali s’est assuré, en réactivant la juridiction d’exception que constituent les tribunaux militaires, que la jeunesse tunisienne censée en découdre avec son pouvoir était durablement neutralisée. Les victimes de cet événement fondateur sont aujourd’hui toujours incarcérées et ne sortent de prison qu’à la faveur de remises de peine accordées au compte-gouttes, et encore, depuis quelques années seulement.

A partir de l’année 1992, des centaines de procès se sont succédés, continuant d’éradiquer toute velléité d’insubordination et laminant inexorablement toutes les forces d’opposition recensées sur la place. Il reste que l’usage des tribunaux militaires, exemplaire au début des années quatre-vingt dix, s’est passablement essoufflé et n’a été quasiment réservé à la fin de la décennie, qu’à des civils vivant à l’étranger. Il devenait difficile d’en justifier une utilisation massive, d’autant que l’armée, à l’image de la population tunisienne, n’annonçait guère d’insurrection. D’ailleurs, la dictature eut recours à une procédure plus expéditive en ce qui concerne la première : un accident est si vite arrivé. C’est ainsi que l’état major décéda dans un bien étrange accident d’hélicoptère.

Le régime tunisien, à l’instar de bien des dictatures de par le monde, fit passer tous ses opposants pour des « terroristes », mais las, cette rhétorique s’avéra de plus en plus difficile à manier dans un pays si paisible. (*) Les attentats du 11 septembre tombèrent à pic pour redonner à la dictature un second souffle. C’est qu’une nouvelle génération, peu réceptive aux sirènes des formations politiques traditionnelles exsangues, accédait à la politique. La radicalisation de ces nouveaux-venus fut contemporaine de l’occupation de l’Irak par l’empire américain. Et la solidarité avec la résistance en Irak, au sens le plus large du terme, semble désormais l’unique préoccupation des ces 16-25 ans. On ne lui connaît pas de discours construit sur les problèmes nationaux.

Le régime de Ben Ali, pourtant peu mis en cause, décida de pourfendre ces internationalistes d’un nouveau genre et il fut décidé de l’adoption d’une nouvelle loi censée lutter contre le terrorisme. Il s’agissait évidemment de récolter les dividendes politiques de cette initiative, au niveau international s’entend. Reste que le calme désespérant de la situation, la prédisposition de la classe politique tunisienne en général à l’action pacifique, ne justifiaient guère la promulgation d’un tel texte. Le terrorisme n’existant pas, il fallut l’inventer.

En 2003, deux groupes de très jeunes gens furent arrêtés et condamnés en vertu du code pénal tunisien. « Zarzis », avec sa rocambolesque version policière de «  bazooka-devant-servir-à-attaquer-le poste-de-la-garde-maritime-de-Zarzis », bazooka inexistant au demeurant, a rejoint ainsi dans l’histoire, et toutes proportions gardées, l’affaire des « Irlandais de Vincennes », ou Péron plaçant lui-même une bombe sous sa voiture pour pouvoir déclencher la répression....

Zarzis fut une gigantesque mise en scène, la seule affaire où un intérêt tunisien fut censé avoir été visé, avec tout son lot d’incohérences, de PV falsifiés, d’aveux arrachés sous la torture, d’absence de confrontations et de manquements au droit en tous genres, devant aboutir à de lourdes condamnations (19 ans en première instance, réduits à 13 ans en appel). Dans la foulée, un second groupe fut arrêté, des jeunes gens voulant se rendre en Irak. Leurs peines furent à peine plus légères. Qu’importe, le régime tenait ses terroristes. La loi était désormais justifiée : elle fut votée le 10 décembre de la même année.

Ainsi, « Zarzis » ne constitue pas un « tournant », ce dernier ayant été le fait des tribunaux militaires en 1992, mais l’événement fondateur d’une nouvelle répression permettant de condamner des civils en vertu d’une loi jugée inconstitutionnelle par tous les défenseurs des droits de l’homme, et permettant de remplacer des juridictions militaires rendues obsolètes dans le cadre d’une répression massive.

Les prisons, qui commençaient à se vider des prisonniers nahdhaouis arrivés en fin de peine se sont remplies à nouveau. Les victimes de la loi anti terroriste constituent aujourd’hui la moitié des prisonniers politiques tunisiens.

Se mobiliser aujourd’hui pour la défense des « internautes de Zarzis », pour leur libération, ne relève pas seulement de la défense des droits de l’homme. En s’attaquant à ce monument qui a été le prétexte à la promulgation et l’application de la loi anti terroriste, les amis et les soutiens des internautes de Zarzis remettent en cause la nouvelle politique du régime.

Luiza Toscane

*Curieusement, le seul attentat perpétré en Tunisie, qui visa la synagogue de Jerba, ne fut tout d’abord pas qualifié comme tel par les autorités tunisiennes et, n’eût été l’insistance de la police allemande (de nombreux touristes allemands en furent victimes), il aurait été recouvert du voile opaque du déni.

 tunisie source www.reveiltunisien.org

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Publié dans tunisie

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