JOURNEE ORDINAIRE D'UN FLIC A L'AMBASSADE DE TUNISIE A PARIS
JOURNEE ORDINAIRE D'UN FLIC A L'AMBASSADE DE TUNISIE A PARIS
Slim Bagga
Ils sont cent ? deux cents ? A en croire nos sources beaucoup plus à être désignés à l'ambassade et dans les divers consulats français avec statut de diplomates, mais qui dépendent directement du ministère de l'Intérieur avec pour missions, la filature des opposants, l'infiltration des meetings et des réunions, la surveillance de la communauté juive tunisienne et même ... la surveillance de l'ambassadeur, du représentant de la Tunisie à l'UNESCO, les déplacements et autres contacts des ministres et hommes d'affaires lors de leurs séjours en France. Réveille-toi Ceausescu...
D'ailleurs, de qui le Général Ben Ali tient-il cet "art" de la surveillance tous azimuts et de l'embrigadement de toute une société ? Une source bien informée m'a assuré, il y a quelques années déjà, qu'à la chute du Mur de Berlin en 1989, tous les généraux de
LES NOMINATIONS
Pour les nominations des agents de
LE CASSE-TETE DU LOGEMENT
A peine arrivés, nos espions sont pris en charge par les anciens encore en mission, et commence alors le branle-bas de la recherche du logement.
Il faut préciser que depuis le président BOURGUIBA, une consigne était donnée à ces "diplomates" peu ordinaires : se comporter de manière irréprochable et habiter dans des quartiers décents. La diplomatie tunisienne considérait alors que si elle payait bien ces fonctionnaires, c'est pour l'image de marque de
Depuis des décennies, des appartements situés rue Berger dans le 15ème, rue
Mais depuis une quinzaine d'années que la déferlante des espions sur le territoire français, d'autres logements ont été acquis à Bobigny, à Bondy, à Drancy, à Villeneuve Saint-George, etc et seront vraisemblablement maintenus d'agent en agent tant que cette dictature continuera de respirer.
Les matinées de nos espions
En bon maris et pères de familles, la journée de nos espions commence par un coup de fil à leurs épouses ou à leurs dulcinées restées au bled. Pour cela, hors de
question d'utiliser leurs portables. Les temps sont durs et à l'économie. Toutes les semaines, ils s'approvisionnent ainsi en cartes prépayées pour le Maghreb.
Après ces quelques minutes de tendresse au bout du fil de cabines téléphoniques, direction l'ambassade ou les consulats où une séance quotidienne de briefing les
attend avec le patron, généralement un commissaire central parachuté à ce poste en fonction du rapport de forces régnant au ministère de l'Intérieur. Nos agents reconnaissent d'ailleurs eux-mêmes que Paris, essentiellement, est pour eux un terrain miné. Le big boss à l'ambassade ne peut donc être qu'un proche de l'homme fort du ministère de la répression, de la torture et de tous les coups montés. A ce sujet, il serait intéressant de rappeler que, Ganzoui tombé en disgrâce en 2002 après l'attentat contre la synagogue de Djerba, son protégé à l'ambassade à Paris a aussi sauté et remplacé par Taoufik Sebai. Ganzoui revenu aux affaires fin 2005, c'est Taoufik Sebai, le flic-nabot qui affectionne la bière Heineken et la préfère à un bon Bordeaux lors de ses repas arrosés, qui sauta à son tour pour être remplacé par Mansour Abid, un proche de Ganzoui...
Donc le deaspaching matinal des tâches effectué, nos espions qui viennent du pays chaud vont vaquer à leurs occupations favorites/ chacun active alors son réseau
d'informateurs pour préciser la tenue de telle ou telle réunion de l'opposition, le départ ou l'arrivée de tel ou tel opposant etc.
Pour obtenir ces informations, il y a bien sûr les indicateurs traditionnels qui perçoivent des miettes en fin de mois ou qui sont payés à l'information (l'équivalent de la pige pour les journalistes). Desz noms comme Sayed Haddaji, Mohamed Tahar, Tarek Bachraoui et bien d'autres sont des visages connus du mercenariat à la tunisienne. Mais il y a surtout des étudiants -nombreux- et autres émigrés démunis et sans le sou qui sont mis à contribution et orientés vers les salons de thé du quartier de Belleville ou dans les cafés du quartier Latin où leur mission est de tendre l'oreille et de rapporter ce qui s'y dit sans commentaire. Sans commentaire, en effet, car l'analyse appartient au roi de l'espionnage: Ben Ali lui-même et son vassal Ganzoui.
Ces délateurs un peu spéciaux sont récompensés grâce à la manne bimestrielle à laquelle ont droit nos diplomates bien particuliers -et qui s'appelle baga - contenant toutes sortes de liqueurs, tabac, et même du parfum acheté en détaxe. En effet, en bons "diplomates", font régulièrement leurs commandes pour obtenir ces produits onéreux, y compris ceux qui ne boivent ni ne fument et qui trouvent là l'occasion de faire du trafic et d'arrondir leurs fins de mois.
D'autres échangent une marchandise avec une autre, mais tous en "offrent" à leurs précieux délateurs. Lors des vacances scolaires, ce sont leurs femmes et enfants qui débarquent: Paris, c'est joli...Pendant une quinzaine de jours, le temps est alors suspendu pour nos espions. Point de filatures ni de rédaction de fiches et autres rapports "Oustoufida". Et entre collègues, on s'entraide, on refile les tâches quotidiennes au copain pour pouvoir se consacrer entièrement à la famille. Qui peut dire ainsi que nos tortionnaires ne sont pas humains? Oh! On ne les voit pas faire leurs courses rue Faubourg Saint-Honoré où la première Dame Tunisie a ses habitudes et laisse
même des ardoises d'impayés. Eux, ils vont chez Tati, Eram, CA et parfois se permettent un petit caprice aux Galeries Lafayette. Nos flics sont attentionnés à l'égard de leurs familles et savent récompenser la patience de la chérie laissée au bled. Une anecdote assez rigolote nous a été contée lors de notre enquête. Un étudiant de mèche avec les services tunisiens nous a raconté comment son mentor à l'ambassade l'avait harcelé trois journées entières jusqu'à tomber enfin sur le produit recherché par sa femme pour ses cheveux crépus. Ces produits ne se vendent qu'à la rue du Château d'eau, dans le 10ème arrondissement de Paris où plusieurs boutiques sont
spécialisées dans la vente des produits capillaires pour les femmes d'origine africaine. "On a dû faire toutes les boutiques à trois pour tomber sur ce fameux gel qui lisse sa chevelure". L'amour a en effet ses raisons que la raison ne connait point...
Des salaires à faire saliver les flics du pays
C'est autour de 3000 euros mensuels (4800DT tout de même) que sont rétribués nos agents bien spéciaux en Europe. De plus, sont naturellement ajoutées les allocations pour les enfants scolarisés; l'ancienneté et le grade sont aussi pris en compte. Le big boss, quant à lui, a un salaire de 5500 euros 9000DT) en plus de la voiture de fonction. A tout seigneur, tout honneur, bien sûr...A priori, pour une ville comme Paris, ces salaires n'ont rien de mirobolant, mais comparés aux salaires de misère des flics tunisiens, il y a de quoi faire tourner des têtes. Ces salaires ne sont certes pas mirifiques, mais il faut savoir que nos espions, qui vivent à l'étranger un célibat de fait, s'arrangent pour habiter à deux ou trois dans le même appartement, ce qui réduit les charges. Leurs seules dépenses se résument généralement au transport ou à l'approvisionnement en pâtes et des pâtes et encore des pâtes. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont presque tous de gros postérieurs. Quant à la semoule pour le couscous dominical, elle vient du pays tout comme l'harissa faite maison, l'huile d'olive, les piments etc. En effet, dès qu'ils arrivent en mission en territoire étranger, nos flics ont un seul but: amasser le maximum d'oseille pour acquérir la voiture FCR et pouvoir construire un logement à la fin de leur mission. C'est donc ce fameux logement qui justifie toutes les compromissions de nos tortionnaires-diplomates.
Certains, plus cupides que d'autres, s'arrangent parfois pour traficoter par ci par là pour faire importer une voiture en Tunisie et la revendre. Mais le plus grand nombre restent plutôt discrets dans leurs comportements quotidiens.
On ne leur connait pas de soirées dévergondées à l'image de certains agents libyens, par exemple. Ils ont leurs habitudes dans les cafés de "Chicha" pour fumer le narguilé, au restaurant "Le rendez-vous", avenue de Wagram et dans quelques autres pizzérias discrètes tenues en général par des Tunisiens. Investis d'une mission qui n'est certes pas de tout repos, les flics de Tunis à l'étranger dont le nombre s'est multiplié par cent sous Ben Ali profitent de la bêtise d'un régime prêt à dilapider ses devises étrangères et à pénaliser l'économie nationale sans pour autant guérir une maladie incurable chez Ben Ali: l'espionnite.
L'incident Larbi Khayat
Généralement, les missions de nos espions s'achèvent sans incident. Seuls les patrons de services sont mutés, comme nous l'avions signalé dans l'article, au gré du rapport de forces au sein même du ministère. Cependant, un agent affecté à l'ambassade à Paris pour être garde du corps des personnalités étrangères tunisiennes qui visitent la capitale française, Larbi Khayat, a dû prendre la poudre d'escampette avec femme et enfants vers
(Source : « L'Audace », N° 133 de mars 2006)