RUMEUR
RUMEUR…
Nombre de nos lecteurs ignorent peut-être que depuis quelque temps, des tractations, des arrangements, voire des accords seraient en cours entre des envoyés très spéciaux du pouvoir et certains militants de l’opposition tunisienne. Certains ont même fait courir la rumeur d’une opération « réconciliation nationale » à la Marocaine.
La chose est à ce point intrigante qu’il était impératif d’y regarder de plus près. Le pouvoir a certes déjà expérimenté l’outil de la médiation, souvent exercée par des personnalités fort aimablement complaisante, voire complices, tels que Rachid Driss ou Zakaria Ben Mustapha… Mais ces personnages avaient au moins le mérite d’être connus et s’inscrivaient dans une démarche publique et médiatisée.
Ce n’est manifestement pas le cas de ces émissaires d’un genre nouveau, dont nul n’a jamais entendu parler jusqu’ici.
Ce que nous savons à coup sûr c’est que deux personnes se présentant comme chargée de mission de Carthage ont pris contact avec certains opposants à l’intérieur du pays et leur ont proposé de « tourner la page. » Le marché est très simple : ils rejoignent la politique gouvernementale ou, à tout le moins, consentent à cesser leur activité politique ; en contrepartie, ils obtiennent l’arrêt du harcèlement dont ils font l’objet, perçoivent une petite indemnisation, recouvrent leurs biens spoliés et plus si affinités…
Fort de quelques succès à l’intérieur, les promoteurs de la démarche traversent la Méditerranée. Des opposants sont contactés et certains acceptent de jouer le jeu. Le tout dans un secret qui ne pouvait qu’accentuer l’impression d’une diplomatie parallèle frisant l’action de renseignement.
Les Tunisiens approchés s’accordent sur un point : les deux personnes du palais qui mènent cette entreprise, ne proposent aucun projet à caractère politique. En d’autres termes, ils auraient pour unique mission d’isoler, puis de neutraliser le maximum de militants possibles. Les personnes fatiguées après tant d’années de lutte et de sacrifices sont recherchées en priorité. Les personnes abordées sont sollicitées, à l’occasion en vue d’introduire nos deux intrépides émissaires auprès d’autres militants susceptibles de tendre l’oreille aux sirènes.
Du coup, l’entreprise confère au pouvoir un avantage certain : elle le renseigne avec une précision relativement élevée sur l’état réel de l’opposition qui lui a mené la vie si dure depuis qu’il s’est emparé du pouvoir. Si l’on n’y prenait garde, cela pourrait même lui offrir une radiographie qui guidera ses prochaines menées contre ses opposants.
Comme nous n’avons pas la candeur de croire aux coïncidences, il nous semble nécessaire de placer cette nouvelle action du pouvoir dans le contexte tunisien actuel. En effet, à la suite du fiasco du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) de Tunis, le général Ben Ali semble ne pas désespérer de trouver un moyen pour réinstaurer le climat magique qui lui avait permis de s’incruster au pouvoir durablement et confortablement à partir de 1987.
Cette nouvelle démarche est accompagnée d’une tolérance toute relative à l’égard des opposants et des détracteurs. Les modes d’intervention de la milice et de la police semblent plus souvent assez softs et soucieuses de ne pas laisser de traces. Mais d’un autre côté, M. Ben Ali doit monter à tous que c’est lui qui mène le jeu, d’une part, et que, sur le fond, rien de significatif ne doit bouger, d’autre part.
C’est ce qu’il semble avoir signifié en rappelant aux affaires le tortionnaire de service Mohamed Ali Ganzoui. Nul ne pourra prétendre une seconde que le retour des anciens modes opératoires les plus abjects des services secrets soit sans lien avec la réapparition de ce sinistre personnage. Les montages-photo et autres attaques visant l’honneur et la réputation des victimes sont une signature qui ne trompe pas. Les modes d’action, les personnalités visées ainsi que les conséquences prévisibles, montrent à l’évidence que l’agent Ganzoui n'est encore une fois que l'exécutant des œuvres de M. Ben Ali en personne. Jamais il n’eût osé un instant mener seul, ou même avec l’aval d’un cacique tout-puissant, une action suivie contre la famille de Mme Hachicha. Cette dernière étant désormais fort bien introduite auprès de cercles américains très influents, le risque de graves démêlés diplomatiques avec les Etats-Unis était évident. Ganzoui n’a le pouvoir ni la carrure pour foncer sans être assuré que son maître est en parfait accord avec lui.
Que peuvent avoir en commun Om Zied et Neila Charchour Hachicha ? Rien d’autre que leur attitude réfractaire à l’autorité d’un potentat d’un autre âge. Venant de femmes, comme on a pu le constater avec, entre autres, Sihem Bensedrine, Souhayr Belhassen ou Radhia Nasraoui, c’est, pour le maître de Tunis, un facteur lourdement aggravant.
On a prétendu dans certains cercles que Ben Ali était sujet à quelque remords alors qu’il sentirait sa fin approcher. Force est de constater avec cette nouvelle tentative d’affaiblir ses opposants et cette rumeur, qu’il tente quand même jusqu’au bout de ruser avec Dieu et les hommes…
Source : l’éditorial de «L’Audace », du mois d’avril 2006