l'interminable souffrance des plumes libres
Le paysage médiatique tunisien aurait pu changer, évoluer, progresser en 2005 profitant du passage du Sommet mondial de la société de l'information. Tous les tunisiens se sont attendus à un souffle de liberté qui va toucher tous les domaines et surtout les médias. La réalité est tout autre.
Avant, pendant et après cet évènement, les conditions de travail des journalistes, la situation de la presse dans toutes ses formes n’ont cessé de se dégrader. Comme les années précédentes, on ne peut malheureusement que constater la régression de la liberté de la presse en Tunisie. Un bilan des violations récentes confirme que le gouvernement en place poursuit sa politique de main mise sans pour autant changer son discours de propagande illusoire et de façade. Ainsi, la liberté d'expression continue "à souffrir". Bilan:
- Depuis le 05 Avril 2006, le journaliste Slim Boukhdir poursuit une grève de la faim pour protester contre son licenciement abusif du journal « Echourouk » proche du pouvoir. Il est à rappeler que M. Boukhdir est aussi le correspondant de la chaîne satellitaire arabophone « Al-arabia » à Tunis. Sa carte de journaliste n’est pas renouvelée, son passeport est confisqué. Le journaliste a été sujet de pression de la part du pouvoir après qu’il a publié des articles sur internet, très critiques à l’encontre du régime. Le site d’Al-arabia, a été censuré à maintes reprises. L’état de santé de M. Boukhdir est très préoccupant après plus de 25 jours de grève. Il souffre de douleurs au niveau du cœur, de l'estomac et d'un saignement aux reins. Il est déterminé à poursuivre cette grève jusqu’à l’obtention de ses droits au retour au travail, avoir sa carte de journaliste et son passeport.
- La journaliste Charazad Akacha, du même journal « Echourouk » a été licenciée abusivement. Elle a entamé une grève de la faim depuis le 18 Avril pour demander sa réintégration à son travail, et l’arrêt de toute pression qu’elle se dit subir de la part de la direction du journal pour qu’elle cesse sa critique de la situation en Tunisie.
- Le syndicat des journalistes tunisiens, non reconnu, s’est vu interdire une réunion de son bureau national élargi, au courant du mois d’avril. Le président du syndicat, le journaliste Lotfi Hajji a été convoqué à plusieurs reprises au cours de l’année écoulée, au commissariat de police, pour l’interroger sur ses activités au sein de ce syndicat. L’assemblée générale fondatrice de ce syndicat a été également interdite.
- En mars 2005, l’avocat et militant des droits de l’homme Me Mohamed Abbou fut arrêté à cause de la publication sur la toile d’un texte critiquant le régime tunisien. Il est condamné à 3 ans de prison, il vient de terminer sa première année dans des conditions très difficiles tant pour lui que pour sa femme et ses enfants. Il a entamé des grèves de la faim à plusieurs reprises pour exiger sa libération mais malgré la détérioration grave de son état de santé, les autorités carcérales sont restées fermes et sa femme continue à subir le harcèlement et les mauvais traitements à chaque visite qu'elle fait à son mari emprisonné au Kef. D'après le dernier rapport de mission de l'IFEX publié à l'occasion de la journée internationale de la liberté d'expression : "les membres du TMG se sont vus refuser de rencontrer en prison Mohamed Abbou, avocat et défenseur des droits de la personne (…) des responsables du gouvernement ont informé le TMG que la rencontre avec Abbou déjà prévue, était illégale."
- Le journaliste Hamadi Jebali, libéré le 24 février 2006, est mis sous surveillance continue qui s'apparente à une assignation à résidence. Sa liberté de mouvement est limitée à son lieu de domicile. Convoqué et interrogé à maintes reprises suite à sa libération, M. Jebali est de nouveau menacé de retour en prison.
- Le journaliste Abdallah Zouari continue à être assigné à résidence forcée. Il est obligé de vivre dans un petit village au sud de la Tunisie, loin de sa famille qui vit à Tunis. Les visiteurs de M. Zouari sont toujours poursuivis par la police. Lui-même est surveillé en permanence par une patrouille de police.
- Le journaliste Mohamed Fourati, a été poursuivi en justice avec seul tort d’avoir donné à une tierce personne une copie papier du magasine "Aqlam-Online", avec lequel M. Fourati collabore. Il a été privé pour longtemps de son passeport et de sa carte professionnelle.
- Lors du SMSI, évènement qui devrait promouvoir la liberté de la presse, la police tunisienne s’est prise violemment aux journalistes qui sont venus pour couvrir le déroulement du sommet mondial et pour constater la situation des libertés dans le pays hôte. La police tunisienne s’est prise aux journalistes venant couvrir une séance du sommet citoyen qui devait se dérouler à l’institut Goethe. Le journaliste de "Libération", Christophe Boltanski, a été passé à tabac et blessé d’un coup de couteau, le vendredi 11 Novembre 2005 à Tunis dans des circonstances suspectes. M. Boltanski avait publié dans "Libération" un article sur le tabassage de militants de droits de l’homme en Tunisie, par des policiers en civil. Lors de ce même SMSI, une équipe de la RTBF a été refoulée de la Tunisie. Des journalistes de la télévision suisse romande (TSR) ont été suivis par des policiers en civil lors de la réalisation de reportages pour l’émission "Temps Présent " malgré l’obtention d’une permission de filmer. Le secrétaire général de RSF, M. Robert Ménard, a été interdit d’entrée en Tunisie pour participer au SMSI. Lors de l’ouverture du sommet, le discours du président suisse M. Samuel Schmidt, qui passait en direct sur la télévision tunisienne, a été censuré parce qu’il contient des critiques sur l’état des libertés en Tunisie. Ce qui a influencé les relations diplomatiques entre la Tunisie et la Suisse.
- Un numéro du journal "El-Mawkif" organe du parti démocratique progressiste, opposition reconnue, a été interdit de publication, sans aucune explication des autorités. Ce journal, ainsi que le secrétaire général de ce parti, ont été la cible de plusieurs attaques de la part des autorités tunisiennes.
- Les journaux populaires et proches du pouvoir n'ont cessé depuis les événements du SMSI de stigmatiser les militants et opposants tunisiens. Ainsi, des articles de journaux diffamatoires, qualifiant certaines figures connues de "traitres" et portants atteintes à leurs mœurs et dignité, sont publiés quotidiennement. Après le Sommet mondial de la société de l'information, les autorités se sont livrées à ce genre d'attaques pour punir les personnalités du mouvement du 18 octobre et l'opposition en général.
- Les réunions et les rassemblements des représentants de la société civile se voient plus souvent interdites et violemment réprimées.
- Les sites internet de l’opposition et de la société civile tunisienne continuent d’être censurés. Plusieurs sites, dont celui de Vérité-Action, sont interdits d’accès. Ceux qui s’y aventurent peuvent subir des sanctions allant à plusieurs années de prison. Les autorités tunisiennes, utilisent pour ces cas, une loi antiterroriste, très controversée et contestée par les associations de défense des droits de l’homme.
Sur la base de ce qui précède, Vérité-Action :
- Exprime sa solidarité avec les journalistes tunisiens, salue leur courage et leur détermination à changer leurs conditions de travail. Elle leurs assure son soutient pour ce combat noble, pour que la liberté de la presse puisse voir le jour dans notre pays.
- Soutient les journalistes grévistes de la faim Slim Boukhdir et Charazad Akacha. Elle appelle à leurs réintégrations à leur travail, à l’arrêt de tout harcèlement à leur encontre. Elle appelle le gouvernement tunisien à cesser d’utiliser les cartes professionnelles et les passeports comme outils de chantage à l’encontre des journalistes.
- Appelle le pouvoir tunisien, à cesser le harcèlement à l’encontre des journalistes Abdallah Zouari et Hamadi Jebali, et à lever l’assignation illégale à résidence qu’ils subissent depuis leur libération.
- Appelle à la libération immédiate et sans condition de l’avocat militant Me Mohamed Abbou "Chevalier du mot". Elle appelle aussi à l’arrêt des pressions à son encontre et à l’encontre de sa famille. Elle appelle tous les défenseurs des droits de l’homme, les barreaux d’avocats à faire pression sur le gouvernement tunisien pour libérer Me Abbou.
- Appelle le gouvernement tunisien à respecter ses engagements internationaux et de respecter la liberté de la presse. La Tunisie, qui été parmi les pays pionniers dans ce domaine, se retrouve en queue de peloton.
Fribourg, le 03 mai 2006
Vérite-Action
Safwa Aïssa
Présidente