Ma rencontre avec zou-MERCURE

Publié le par kurt cobain

J’étais au travail quand je reçus un appel d’un numéro inconnu sur mon téléphone portable, la personne appelle d’une cabine. Je reconnais immédiatement un accent de Tunis, j’aime bien cet accent, même si pour moi c’était un accent de chochottes, sujet de moquerie au lycée.
-Bonjour c’est qui ?
-Salut, c’est Zouhair ! ettounsi !
J’ai du mal à réaliser que c’est bien ettounsi qui m’appelle, je n’ai même pas le temps de reprendre mon souffle et il enchaîne
- Alors toujours partant pour le fight club ? [à l’époque à chaque fois que le débat s’enflammait un fight club devait faire office de solde de tout compte]
- Comment t’as eu mon numéro ?
- En fait c’est Sophie qui me l’a passé
- T’as un numéro où je peux te joindre ? dès que je finis le travail je t’appelle.
- Non je n’ai pas de numéro mais dit moi à quelle heure je peux t’appeler.
- 18h00
- Ca marche !
Je passe ma journée au boulot mais ma tête est ailleurs, je vais rencontrer ettounsi de Tunezine ya bou galb ! je passe beaucoup de temps sur Tunezine, je n’arrive pas à me retenir, j’ai envie de crier que j’étais le mec le plus chanceux de l’univers, je vais rencontrer ettounsi de Tunezine.

Il m’appelle à l’heure convenue à partir d’un numéro inconnu. il me donne le lieu du RV, j’ai envie de me dépêcher d’y aller mais d’un autre côté, comme pour chaque premier RV je ne pouvais pas me présenter sans me préparer. Alors je prends le métro, la foule est là mais ma tête est toujours ailleurs, je me dépêche, je cours, je me rase, je prends une douche, je me parfume. Enfin prêt.
J’arrive au lieu du RV, j’entre dans la salle et je fais presque un allez retour, je ne vois en effet pas ettounsi que j’avais dans ma tête, pour moi ettounsi c’était cette photo d’un jeune homme en forme avec un sourire éclatant comme sur cette photo en tee-shirt bien connue, mais je ne pouvais quand même pas rater la table où trois tunisiens était assis, ettounsi n’était pas le même, normal avec tout ce qu’il avait vécu, la prison, les privations, les coups, les grèves de la faim, très amaigris, avec un bonnet sur la tête. Je me dirige vers eux et le sourire en question est enfin visible, je l’embrasse et je serre la main aux deux autres personnes. Ils se présentent : Chokri Hamrouni et Abdel Waheb Hani, ce dernier m’offre un exemplaire du Tunisien, le magazine qu’il venait de lancer. Un homme très délicat et soigné, qui parle avec beaucoup de mesure. Chokri est beaucoup plus bavard, mais qui a beaucoup d’humour et d’esprit. Quelle journée ! en même temps que je rencontrais le boss, je rencontrais deux personnes que je ne connaissais que par média interposé. On parle beaucoup de politique mais de tout et de rien aussi, ils s’intéressent au phénomène Mercure et ça m’intrique parce que je ne me vois pas autrement qu’en petit voyou du web. Ils me demandent de faire attention à moi mais je leur réponds qu’à côté d’eux j’avais encore beaucoup de chemin à faire, je leur dis combien la jeunesse tunisienne avait soif de parler et que quelque part je m’accordais un privilège, la liberté de parler et que je n’avais aucun mérite. On finit nos cafés mais la discussion continue un bon moment à l’extérieur, Chokri cède enfin et fume une cigarette avec nous.
Ettounsi et moi les laissons prendre le métro, entre nous le fight pouvait enfin avoir lieu. J’en avais hâte, on marche beaucoup à pied, zou me dit qu’il adore ça, la marche à pied, déjà un point en commun. On rigole on évoquant nos activités tunezinenne, après un bon moment de marche on arrive enfin là je voulais l’embarquer, un café parisien branché fréquenté par de jeunes cadres, on s’installe et on commande notre boisson favorite.
Au départ nous sommes un peu gênés, ettounsi est très timide comme prévu et moi un peu intimidé par le personnage mais la boisson aidant on se décontracte, on parle de la Tunisie et on arrête pas, enfin je rencontre quelqu’un qui la même maladie que moi, cette Tunisie si aimée mais pour laquelle nous souffrons, nous sommes réunis en même temps par son amour et par la souffrance qu’elle nous fait subir, bien que je n’ai rien subit de ce qu’il a vécu, cette souffrance je la ressens jusqu’au jour d’aujourd’hui. Nous étions entourés par des jeunes cadres dynamiques qui venaient là après leur boulot pour dîner, rencontrer du monde ou passer un bon moment. Nous aussi nous passions un bon moment, mais pour moi rien du bonheur de ces jeunes cadres qui ont réussit ne pouvait égaler le mien d’être là avec ettounsi. On se raconte un peu nos vies mais pour le moment nous restons un peu sur des généralités puis on quitte le bar, je pensais que nos chemins allaient se séparer là mais implicitement nous avions envie en même temps de continuer la soirée, je l’embarque vers un autre lieu plus décontracté, on commande encore et enfin nos notre discussion devient plus chaleureuse, ettounsi se lâche, il me raconte tout son parcours, il me raconte son arrestation et de la prison, les grèves de la faim qu’il a faites pour que les autres prisonniers soient mieux traités, surtout des islamistes qui avaient beaucoup d’estime pour lui, mais il m’en parle avec légèreté, de sorte qu’on rigolait de choses qui étaient au fond plutôt dramatiques. Il me demande pourquoi je n’écris pas plus souvent, il me répète ce qu’il me disait souvent sur le forum que je pouvais écrire un article par jour, que je dispersais mes idées dans des posts, que certaines étaient vraiment intéressantes et que je me devaient de les approfondir. Je lui fait la promesse de m’y mettre. On parle de Kacem d’Omar Khayyam, de Lecteur Assidu et même de Salah Karker, à l’époque ils s’étaient accrochés sur Tunezine mais ils n’y avait pas l’ombre d’une animosité dans ses propos et il me dit qu’il aurait bien voulu le rencontrer. On parle de tout et de rien jusqu’au bout de la nuit. Je rentre chez moi il ne me reste que quelques heures de sommeil avant d’aller au boulot mais je n’en sens pas le besoin. Ettounsi avait apparemment apprécié la soirée, il ne voulait plus partir et j’étais assez heureux de lui avoir fait passer un bon moment. J’avais la ferme attention de le rencontrer de nouveau aussitôt que possible, en discutant avec lui, j’avais pris la ferme décision de rentrer chez moi en Tunisie, j’avais envie de m’installer à Tunis et de voir dans quel mesure je pouvais être utile. Je lui ai posé la question, il avait toute les possibilités du monde pour vivre il voulait, mais jamais il n’aurait quitté la Tunisie quitte à y être en prison. Quelque temps après, c’était un dimanche, en me connectant sur Tunezine, je lisais la nouvelle postée par Sophie, je lisais et relisais et les larmes coulaient, je tremblais, je ne pouvais pas les empêcher alors même que je pensais encore que c’était une blaque ettounsienne, il était capable de tout !
Au jour d’aujourd’hui je me dis que je pourrais tout supporter mais je me dis que rien, absolument rien ne pourrait m’enlever ce bonheur immense d’avoir connu ettounsi le virtuel et ettounsi le réel, en même temps qu’aucune douleur, absolument aucune, nous pourra d’être aussi pénible que celle que j’aie vécu à son départ, vers la liberté, comme avait dit Sophie.
Voilà le SMSI est finit, Ben Ali aussi partira un jour aussi, mais Zouhair sera toujours là, sa légende est gravée à jamais sur le front de chaque tunisien qu’il le veuille ou non. Parce que lui n’est pas mort pour le pouvoir, ni pour l’Islam, ni pour aucun intérêt, il est mort parce qu’il est né libre dans un pays où c’est interdit.

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Publié dans tunisie

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