La laïcité vue des rivages sud de la Méditerranée
mardi 3 janvier 2006 par Moncef Marzouki
Dans le monde arabe le concept est un fourre-tout aux sens multiples. Pour les dictatures comme celles de l’Irak de Saddam, de la Syrie ou de la Tunisie d’aujourd’hui, laïcité signifie modernité et occidentalisation. Pour les divers islamismes, elle est comprise comme rejet autant de l’islamisme que de l’islam. Pour les démocrates, elle recoupe une vision rejetant à la fois islamismes et dictatures. Nulle part dans le monde arabo- musulman, la laïcité n’a pu s’imposer avec le sens qu’on lui donne en France. Des hommes comme Atatürk, Reza Pahlavi ou Bourguiba seraient horrifiés de voire l’étendue et la profondeur de la réislamisation des sociétés turque, iranienne et tunisienne, aspect le plus patent de leur échec à instaurer et faire tenir en terre d’islam la laïcité à la française.
Il est vrai que les Arabes et les Musulmans ont beaucoup de difficultés à comprendre cette notion si étrangère à leur culture et à leur histoire.
J’essaye d’imaginer le long processus historique qui a rendu inéluctable le divorce à l’amiable signé en 1905 entre l’Eglise catholique et l’Etat républicain : les bûchers de l’Inquisition, les affaires Galilée et Giordano Bruno, la réforme et son terrible coût, le lien étroit avec la monarchie, les Chouans, le Sacré -chœur édifié en remerciement à la Vierge pour la défaite des Communards. Lourd contentieux en effet où Eglise rime avec réaction. En poussant plus loin la réflexion sur les causes du divorce, celle-ci apparaît comme une nécessité politique pour renforcer la République .Comment fonder l’égalité, cette valeur fondamentale de la Révolution française, entre les catholiques majoritaires et les minoritaires protestants ou juifs, autrement que par une citoyenneté garantie par un Etat religieusement neutre. La solution reste toujours valable et il est temps que les musulmans de France, comprennent que ce n’est que sous la bannière de la laïcité, qu’ils pourront défendre efficacement leurs droits, dont celui à l’égalité.
Dernière condition expliquant le miracle de la laïcité : l’existence de deux corps parfaitement identifiables, depuis longtemps distincts et autonomes et qui peuvent de ce fait se marier ou divorcer selon leurs humeurs ou leurs intérêts.
Si l’on se transpose maintenant dans l’univers culturel arabo- musulman, non seulement tous ces pré- requis historiques, politiques et structuraux n’existent pas, mais certains semblent fonctionner dans la direction opposée.
L’inexistence d’une ‘’ église’’ islamique rend le divorce impossible avec un Etat dont la fonction essentielle a été dés sa naissance la protection et la promotion de l’islam .Mais est-ce là une caractéristique propre aux seules sociétés musulmanes ? Personne ne fait grief à Israël d’être un Etat théocratique ou à la Norvège d’inscrire dans sa constitution que c’est le christianisme protestant qui est le fondement de l’Etat. Qui n’a jamais mis en cause le système politique de la Grande-Bretagne, dont la reine est à la fois chef de l’Etat et chef de l’église anglicane ? N’est -ce pas la situation française qui est plutôt l’exception et non la règle ?
Mais il y a des raisons encore plus profondes qui expliquent l’échec d’Attaturk de Reza Pahlavi ou de Bourguiba.
L’islam est politiquement ambivalent car il peut être tout aussi bien le pilier de tout régime réactionnaire et le porte-drapeau de toutes les révolutions. La dynastie Ibn Séoud fait aujourd’hui face à une remise en cause basée sur l’idéologie qui l’a portée elle-même au pouvoir. Pour comprendre cette spécificité culturelle, il faut imaginer la Commune de Paris se faisant au nom du « vrai » christianisme et élevant sur la butte de Montmartre sa propre chapelle. Quant à la revendication égalitaire, elle trouve son fondement dans les commandements du Coran. Certes cette égalité n’est pas satisfaisante, notamment en matière de droits de la femme, mais elle n’en reste pas moins vivace et mobilisatrice dans le domaine politique et social. Rappelons que l’islam est aussi la clé de voûte de l’identité. Pour un Tunisien, comme pour un Syrien, le sentiment d’identité saute presque sans transition du niveau familial et clanique à celui de la Oumma (communauté islamique). La notion de Watan (patrie) en vieil arabe signifie l’endroit où l’on s’installe momentanément. N’a-t-on pas vu des Etats s’en aller avec armes et bagages pour se tailler un fief très loin du pays d’origine ? Les Omeyyades émigrèrent de Syrie en Andalousie au VIe siècle. Les Fatimides abandonnèrent au XIIe Mahdia pour aller fonder Le Caire. Les Arabes ont toujours habité leur religion et leur langue, non un espace physique défini et clos pour toujours.
Voilà pourquoi le concept de laïcité n’a pas pris et ses chances de prendre dans les sociétés arabes et musulmanes sont quasi-nulles. Une image de la biologie permettra de mieux saisir la situation. Pour être efficace, la molécule d’un médicament doit impérativement pénétrer dans la cellule. Pour ce faire, elle doit d’abord s’unir, un peu à la manière d’une clé dans une serrure, avec une structure au niveau de la membrane cellulaire appelée récepteur. Sans ce récepteur elle ne peut être fixée, transportée à l’intérieur de la cellule et métabolisée. Tout se passe comme si la laïcité avait rebondi à la surface de nos sociétés, faute de récepteurs culturels façonnés par l’histoire.
A la question, comment peut-on être laïque en terre d’islam la réponse est qu’on ne peut pas l’être ou à la façon d’un corps étranger dans un organisme.
La bonne question est plutôt : comment défendre en terre d’islam, non la forme, mais l’essence des valeurs défendues en France sous la bannière de la laïcité à savoir l’égalité, la liberté et la fraternité. Or ces valeurs peuvent et doivent être défendues face à la montée des intégrismes sous la bannière de la démocratie, qui a le double mérite d’être plus universelle et moins chargée de connotations anti-religieuses.
Toute tentative de mélanger les genres et d’assimiler la démocratie à la laïcité ne servira qu’à affaiblir le projet démocratique arabe au seul profit de l’intégrisme.
tunisie source http://cprtunisie.net/article.php3?id_article=405