En hommage à mon amie Om Zied
En hommage à mon amie Om Zied

Ma Joconde à moi dont le sourire éternel irradie ceux qu’elle approche et fait fondre la méchanceté.
Toute personne a eu un jour l’occasion de vérifier cette vérité : La douleur ressentie par ceux qu’on aime est encore plus douloureuse que celle que l’on peut ressentir par le fait de sa propre douleur.
Le régime tunisien l’a bien compris, il a usé et abusé de cette corde à souhait, en instituant ce que l’on appelle couramment les « représailles collectives », celles qui sanctionnent un proche pour punir une personne.
Ce régime s‘est appliqué à effacer les frontières entre privé et public, à s’ingérer dans la vie privée des citoyens, à la fouiller à la loupe comme un voyeur et la travestir, la torturer pour obtenir un effet de dissuasion sur le champ de la sphère publique. Et comme toute personne qui a peur d’un juste retour des choses, il s’est évertué à se prémunir contre l’usage de ces mêmes procédés par ses adversaires – car toute chose, et surtout la dictature, a une fin – en édictant une série de lois pour s’en protéger. La plus célèbre est sans conteste, la loi sur la protection des données personnelles (1) .
Une loi dont ne bénéficieraient, jusqu'à présent, que ceux qui dirigent et leur entourage. Ces derniers temps il semblerait que les services spéciaux du ministère de l’Intérieur soient secoués par une dérive maniaco-délinquante où la vie privée des opposants est travestie et étalée sur la place publique.
Je ne parlerais ici que du préjudice qui a atteint mon amie, Om Zied ; non pas que ce qui arrive aux autres est moins grave, mais parce que ce qui vient de lui arriver (2) me blesse profondément.
Cela me fait mal pour deux raisons.
La première est personnelle : Oui ça réveille ces obscurs souvenirs que j’ai bien enfoui dans les archives de ma mémoire. Un matin de juillet 1992, quelques jours après la décision de dissolution
La seconde est moins personnelle, bien que l’on puisse dire qu’il s’agit là d’une perception toute subjective des choses. Oui, probablement et je l’assume entièrement. Oui j’ai été éduquée dans une haute idée de l’Etat républicain qui recouvre une certaine solennité, une aura qui rejaillit sur l’ensemble des citoyens. Je me sentais appartenir à quelque chose de bien grand. Oui cette petite Tunisie était grande à mes yeux et me semblait mériter tous les égards et les sacrifices. Je ne peux me faire aujourd'hui à l’idée que de telles saletés puissent émaner d’une institution républicaine. Je me sens dépossédée d’une partie de moi-même, ce fonds public qui fait mon sentiment d’être une citoyenne de
Et j’ai honte aujourd’hui de l'avilissement dans lequel ceux qui veillent aux destinées du pays abaissent ou laissent abaisser aujourd’hui nos institutions étatiques. Je trouve particulièrement indécentes les déclarations récentes des hauts responsables qui donnent des leçons aux opposants sincères sur le «patriotisme» et «l’intérêt national» au moment où ils couvrent ceux qui déshonorent la république, bradent tout un pays et privatisent l’Etat au profit de clans mafieux. Il est tout à fait clair qu’on ne parle pas de la même patrie, ni du même intérêt national. Nous, nous parlons de la Tunisie et eux parlent d’une famille, à laquelle ils ont juré fidélité et loyauté. Notre loyauté à nous va à la patrie et consiste précisément à la débarrasser de cette mafia en dénonçant ses pratiques aux Tunisiens et également aux partenaires de
Oui
Je sais que ces poubelles qu’on déverse sur toi et ton mari ne t’atteignent pas et glissent sur ton personnage imperméable à la laideur. Mais je connais comme toi les célèbres paroles du philosophe et homme d’Etat anglais, Francis Bacon : «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose». Il s’en trouvera, comme toujours, qui donneront crédit à ces indignités et les justifieront pour mieux s’installer dans leur petites lâchetés et grandes démissions et trouver ainsi un apaisement à leur mauvaise conscience. Ils s’offriront à prix réduit une échine moins baissée et le regard scrutateur de l’effronté «qui sait» !
Mais, Om Zied, «Il y a une chose plus terrible que la calomnie, c’est la vérité !» comme le dit Talleyrand. Et toi tu les as mitraillés avec tes vérités ; tu les as mis à nu tant et tant de fois, ôtant ce qui leur reste d’oripeaux leur tenant lieu de cache-laideur en toute insouciance et en « toute naïveté » comme diraient certains professionnels de la politique. Ceux-là ignorent que cette « naïveté » qui consiste à ne pas savoir « calculer » les retombées de ses actes, fait ta force et ton charme. Tu as raison de continuer à ignorer la force de nuisance d’une grosse machine sécuritaire, qui a pris en otage l’Etat, quand on l’affronte, plutôt que de tomber dans la lâcheté et la veulerie au prétexte que l’ennemi est plus fort.
Cette machine infernale se nourrit de notre peur et ne se perpétue que par nos lâchetés. On a vu des systèmes autrement plus puissants s’effondrer comme des châteaux de cartes le jour où ceux qui subissaient leur joug ont cessé de participer au jeu.
1- Cf http://www.kalimatunisie.com/html/num27/loi%20perso.htm
2- Un montage vidéo pornographique vient d’être fabriqué par les services spéciaux du ministère de l’Intérieur sur son mari, l’avocat opposant Mohamed Mokhtar Jallali, ancien député de l’UDU, célèbre par ses prises de postions contre les lois liberticides.
Sihem Bensedrine
19 mars 2006

Source : www.kalimatunisie.com