Le retour de bâton
Le retour de bâton
Son téléphone est bien entendu sur écoute. Certains jours il est même impossible de la joindre depuis l'étranger. Comme tous les membres de la société civile, Souhair Belhassen prend des risques en s'exprimant aussi librement. Et pourtant elle parle, plus remontée que jamais. « Après le SMSI (Sommet mondial pour une société de l'information, ndlr), on se disait que les autorités allaient peut-être lever le pied, qu'elles ne pourraient pas toujours continuer à réprimer. Mais, à l'exception de la libération d'environ 90 prisonniers politiques, ça n'a jamais été aussi difficile qu'en ce moment. Le pouvoir nous dit en quelque sorte : "vous avez fait ce que vous vouliez pendant le SMSI, maintenant vous allez le payer en petites coupures" ». La vice-présidente de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'homme (LTDH) n'hésite donc plus à le répéter : les militants des droits de l'homme et les opposants au régime font aujourd'hui les frais de l'efficacité et de l'impact international de leur mobilisation lors du SMSI qui s'est tenu à Tunis, sous l'égide de l'ONU, il y a tout juste cinq mois. Une punition collective à laquelle elle n'échappe évidemment pas. Chargée des relations extérieures de la Ligue, elle s'est fait voler son passeport à Madrid il y a près de trois mois. Depuis, et en dépit des déclarations officielles, elle attend toujours le renouvellement de ce qui est tout simplement son principal outil de travail.
Punition collective
La LTDH est d'ailleurs l'une des cibles privilégiées des autorités tunisiennes. Dernier épisode en date de cet acharnement, samedi 15 avril, alors qu'une réunion devait se tenir au siège central de la LTDH à Tunis, un impressionnant dispositif policier a assiégé le local et empêché, par la force, l'entrée des membres des différentes sections. Seuls les membres du Comité directeur ont été autorisés à pénétrer dans les lieux. Comme l'explique Mme Belhassen, cet « état de siège autour du local est révélateur de la duplicité des actions menées par le régime contre la Ligue. Officiellement, il a déclaré qu'elle était un "acquis national", alors il en maintient une image en laissant entrer la direction mais dans la réalité, les militants ne peuvent absolument plus travailler ». Qui plus est, depuis septembre 2005, la LTDH est empêchée, par de multiples mesures sécuritaires et judiciaires, de tenir son VIème Congrès National. Elle vient donc de lancer une pétition internationale afin de réclamer son droit à pouvoir tenir librement son Congrès aux dates fixées par ses instances régulières, à savoir les 27 et 28 mai prochains.
Empêcher une association de fonctionner sans la dissoudre officiellement est une technique parmi tant d'autres pour tenter de réduire à néant la liberté d'expression et d'opposition. Car, depuis quelques semaines, le régime de Ben Ali rivalise d'imagination pour réprimer tous ceux qui osent s'en démarquer. Naziha Rjiba, secrétaire générale du Congrès pour la République (CPR) et son mari Mokhtar Jellali, sont en train d'en faire l'amère expérience. Ancien député, M. Jellali vient d'être victime d'un montage pornographique visant à le déshonorer et avec lui, l'ensemble de sa famille. « Il y a quelques jours, j'ai reçu une enveloppe affranchie à Paris, contenant un montage photo pornographique mettant en scène mon mari. Son ancien parti a reçu un montage vidéo le montrant avec une femme inconnue. Aujourd'hui on ignore encore l'ampleur de la diffusion », raconte sa femme avant d'expliquer : « ce type de pratique était déjà utilisé au début des années 90, notamment contre les islamistes. Mais en ce moment il y a un retour à ces méthodes, sous forme de représailles à l'encontre des personnes qui ont eu des activités au moment du sommet ». C'est le cas pour Maître Abderraouf Ayadi, vice-président du CPR et avocat de renom. Il faisait partie des huit grévistes de la faim qui, l'automne dernier, ont tenu près d'un mois sans s'alimenter. Trente jours de souffrance qui ont pris fin, le 18 novembre dernier, jour de clôture du SMSI. De cette épreuve collective, qui réunissait pour la première fois toutes les composantes de l'opposition, est né le « mouvement du 18 octobre (date du début de la grève, ndlr) pour les droits et les libertés ». Un mouvement constamment réprimé, notamment lors de ses tentatives d'organisation de manifestation, par « une police politique qui emploie des moyens disproportionnés ». En plus de l'emploi récurrent de la force, « elle empêche également les gens de sortir de chez eux (c'est par exemple le cas d'un ancien prisonnier d'opinion, Lassaad Jouhri) ». Il y a quelques semaines sa voiture a été sabotée, « de la colle forte avait été placée dans le contact-démarreur ». Bien évidemment face à ce type d'agissements menés quotidiennement par la police politique contre des biens privés, aucun recours n'est possible. « En ma qualité d'avocat, j'ai déjà déposé plusieurs plaintes, mais aucune n'a jamais connu de suite. Ici la justice, c'est le ministère de la justice qui la fait », explique-t-il avant d'ajouter, « c'est un Etat qui dépense beaucoup d'argent pour se donner une image de carte postale mais nous vivons dans un régime d'instructions qui, en réalité, a peur de tout ce qui est politique ». La politique justement, c'est pour sa réhabilitation que son mouvement se bat contre vents et marrées, contre les menaces et les agressions, qui semblent revenir sans cesse. A tel point que certains sont désormais prêts à tout pour faire entendre leur détresse. « Je préfère la mort à la vie qui est la mienne », déclarait ainsi au quotidien français « Libération », le professeur Moncef Ben Salem, qui a entamé une grève de la faim depuis le 30 mars pour dénoncer les « persécutions » dont il fait l'objet depuis 19 ans. Tout comme l'avocat Mohammed Abbou, condamné en 2005, à trois ans et demi de réclusion pour avoir publié sur Internet un article critiquant Ben Ali.
Les Etats-Unis préoccupés
Maltraité, il est quasiment privé de visites dans sa prison du Kef à 170 Km de Tunis où vit sa famille. En signe de protestation il a cessé de s'alimenter depuis le 11 mars dernier et d'après sa femme, son état de santé serait des plus préoccupants. Chose plutôt inhabituelle, le cas de M. Abbou a suscité une réaction d'inquiétude officielle de la part de Washington, dont Ben Ali est pourtant l'allié indéfectible, notamment dans la lutte contre le terrorisme. Les Etats-Unis qui, par la voix du porte-parole du Département d'Etat, ont également exprimé leur préoccupation face au « harcèlement à l'encontre de militants et d'organisations de la société civile en Tunisie » et plus particulièrement sur le traitement infligé à Neila Charchour Hachicha, fondatrice du Parti libéral méditerranéen, et dont l'entourage fait également l'objet d'un harcèlement judiciaire et médiatique. « Pourquoi je continue à me battre chaque jour malgré tout ça ? », s'étonne Mme Rjiba. « Mais parce qu'on n'a pas d'autre choix. J'ai toujours eu de l'énergie pour défendre mes idéaux, et ce qui se passe en ce moment n'a fait que doubler ma détermination. Je n'arrêterai pas de crier. Tant qu'on continue, c'est qu'on a de l'espoir. D'ailleurs à mon avis, le régime montre des signes d'essoufflement. S'il en revient à ces méthodes, c'est qu'il est faible. Alors je crois qu'il n'est pas impossible que la Tunisie se délivre un jour de ce cauchemar ».
« Le régime montre des signes d'essoufflement. S'il en revient à ces méthodes, c'est qu'il est faible ».
Clément Prunières
source : www.lejournal-hebdo.com
Son téléphone est bien entendu sur écoute. Certains jours il est même impossible de la joindre depuis l'étranger. Comme tous les membres de la société civile, Souhair Belhassen prend des risques en s'exprimant aussi librement. Et pourtant elle parle, plus remontée que jamais. « Après le SMSI (Sommet mondial pour une société de l'information, ndlr), on se disait que les autorités allaient peut-être lever le pied, qu'elles ne pourraient pas toujours continuer à réprimer. Mais, à l'exception de la libération d'environ 90 prisonniers politiques, ça n'a jamais été aussi difficile qu'en ce moment. Le pouvoir nous dit en quelque sorte : "vous avez fait ce que vous vouliez pendant le SMSI, maintenant vous allez le payer en petites coupures" ». La vice-présidente de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'homme (LTDH) n'hésite donc plus à le répéter : les militants des droits de l'homme et les opposants au régime font aujourd'hui les frais de l'efficacité et de l'impact international de leur mobilisation lors du SMSI qui s'est tenu à Tunis, sous l'égide de l'ONU, il y a tout juste cinq mois. Une punition collective à laquelle elle n'échappe évidemment pas. Chargée des relations extérieures de la Ligue, elle s'est fait voler son passeport à Madrid il y a près de trois mois. Depuis, et en dépit des déclarations officielles, elle attend toujours le renouvellement de ce qui est tout simplement son principal outil de travail.
Punition collective
La LTDH est d'ailleurs l'une des cibles privilégiées des autorités tunisiennes. Dernier épisode en date de cet acharnement, samedi 15 avril, alors qu'une réunion devait se tenir au siège central de la LTDH à Tunis, un impressionnant dispositif policier a assiégé le local et empêché, par la force, l'entrée des membres des différentes sections. Seuls les membres du Comité directeur ont été autorisés à pénétrer dans les lieux. Comme l'explique Mme Belhassen, cet « état de siège autour du local est révélateur de la duplicité des actions menées par le régime contre la Ligue. Officiellement, il a déclaré qu'elle était un "acquis national", alors il en maintient une image en laissant entrer la direction mais dans la réalité, les militants ne peuvent absolument plus travailler ». Qui plus est, depuis septembre 2005, la LTDH est empêchée, par de multiples mesures sécuritaires et judiciaires, de tenir son VIème Congrès National. Elle vient donc de lancer une pétition internationale afin de réclamer son droit à pouvoir tenir librement son Congrès aux dates fixées par ses instances régulières, à savoir les 27 et 28 mai prochains.
Empêcher une association de fonctionner sans la dissoudre officiellement est une technique parmi tant d'autres pour tenter de réduire à néant la liberté d'expression et d'opposition. Car, depuis quelques semaines, le régime de Ben Ali rivalise d'imagination pour réprimer tous ceux qui osent s'en démarquer. Naziha Rjiba, secrétaire générale du Congrès pour la République (CPR) et son mari Mokhtar Jellali, sont en train d'en faire l'amère expérience. Ancien député, M. Jellali vient d'être victime d'un montage pornographique visant à le déshonorer et avec lui, l'ensemble de sa famille. « Il y a quelques jours, j'ai reçu une enveloppe affranchie à Paris, contenant un montage photo pornographique mettant en scène mon mari. Son ancien parti a reçu un montage vidéo le montrant avec une femme inconnue. Aujourd'hui on ignore encore l'ampleur de la diffusion », raconte sa femme avant d'expliquer : « ce type de pratique était déjà utilisé au début des années 90, notamment contre les islamistes. Mais en ce moment il y a un retour à ces méthodes, sous forme de représailles à l'encontre des personnes qui ont eu des activités au moment du sommet ». C'est le cas pour Maître Abderraouf Ayadi, vice-président du CPR et avocat de renom. Il faisait partie des huit grévistes de la faim qui, l'automne dernier, ont tenu près d'un mois sans s'alimenter. Trente jours de souffrance qui ont pris fin, le 18 novembre dernier, jour de clôture du SMSI. De cette épreuve collective, qui réunissait pour la première fois toutes les composantes de l'opposition, est né le « mouvement du 18 octobre (date du début de la grève, ndlr) pour les droits et les libertés ». Un mouvement constamment réprimé, notamment lors de ses tentatives d'organisation de manifestation, par « une police politique qui emploie des moyens disproportionnés ». En plus de l'emploi récurrent de la force, « elle empêche également les gens de sortir de chez eux (c'est par exemple le cas d'un ancien prisonnier d'opinion, Lassaad Jouhri) ». Il y a quelques semaines sa voiture a été sabotée, « de la colle forte avait été placée dans le contact-démarreur ». Bien évidemment face à ce type d'agissements menés quotidiennement par la police politique contre des biens privés, aucun recours n'est possible. « En ma qualité d'avocat, j'ai déjà déposé plusieurs plaintes, mais aucune n'a jamais connu de suite. Ici la justice, c'est le ministère de la justice qui la fait », explique-t-il avant d'ajouter, « c'est un Etat qui dépense beaucoup d'argent pour se donner une image de carte postale mais nous vivons dans un régime d'instructions qui, en réalité, a peur de tout ce qui est politique ». La politique justement, c'est pour sa réhabilitation que son mouvement se bat contre vents et marrées, contre les menaces et les agressions, qui semblent revenir sans cesse. A tel point que certains sont désormais prêts à tout pour faire entendre leur détresse. « Je préfère la mort à la vie qui est la mienne », déclarait ainsi au quotidien français « Libération », le professeur Moncef Ben Salem, qui a entamé une grève de la faim depuis le 30 mars pour dénoncer les « persécutions » dont il fait l'objet depuis 19 ans. Tout comme l'avocat Mohammed Abbou, condamné en 2005, à trois ans et demi de réclusion pour avoir publié sur Internet un article critiquant Ben Ali.
Les Etats-Unis préoccupés
Maltraité, il est quasiment privé de visites dans sa prison du Kef à 170 Km de Tunis où vit sa famille. En signe de protestation il a cessé de s'alimenter depuis le 11 mars dernier et d'après sa femme, son état de santé serait des plus préoccupants. Chose plutôt inhabituelle, le cas de M. Abbou a suscité une réaction d'inquiétude officielle de la part de Washington, dont Ben Ali est pourtant l'allié indéfectible, notamment dans la lutte contre le terrorisme. Les Etats-Unis qui, par la voix du porte-parole du Département d'Etat, ont également exprimé leur préoccupation face au « harcèlement à l'encontre de militants et d'organisations de la société civile en Tunisie » et plus particulièrement sur le traitement infligé à Neila Charchour Hachicha, fondatrice du Parti libéral méditerranéen, et dont l'entourage fait également l'objet d'un harcèlement judiciaire et médiatique. « Pourquoi je continue à me battre chaque jour malgré tout ça ? », s'étonne Mme Rjiba. « Mais parce qu'on n'a pas d'autre choix. J'ai toujours eu de l'énergie pour défendre mes idéaux, et ce qui se passe en ce moment n'a fait que doubler ma détermination. Je n'arrêterai pas de crier. Tant qu'on continue, c'est qu'on a de l'espoir. D'ailleurs à mon avis, le régime montre des signes d'essoufflement. S'il en revient à ces méthodes, c'est qu'il est faible. Alors je crois qu'il n'est pas impossible que la Tunisie se délivre un jour de ce cauchemar ».
« Le régime montre des signes d'essoufflement. S'il en revient à ces méthodes, c'est qu'il est faible ».
Clément Prunières
source : www.lejournal-hebdo.com
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