Om Zied, une plume dans la plaie tunisienne

Publié le par kurt cobain

 Elle a une passion : l'écriture. Et un moteur : la justice. D'elle, on dit souvent que c'est une "institution". Pourtant, le mot convient mal à cet électron libre. Peut-être est-ce, dans le fond, la seule façon de signifier que cette femme appartient à toute la Tunisie. Beaucoup s'enorgueillissent de lire les écrits d'Om Zied ou d'avoir pu l'approcher. Elle est un motif de fierté, ce qui n'est pas si fréquent aujourd'hui en Tunisie. Comme si le pays souffrait d'une sorte de dépression collective.

 

Om Zied est "née" au début des années 1980. Le mois et le jour précis ? Elle ne s'en souvient pas. Et l'idée d'aller trouver la réponse en fouillant dans son fatras de papiers est au-dessus de ses forces. "Elle est d'un désordre incroyable, inimaginable !", s'amuse sa famille. C'est même le seul défaut que son mari — Mohamed Mokhtar Jalali, un avocat engagé en politique — et leurs trois grands fils lui reconnaissent.

 

Pour le reste, ils la vénèrent. Et elle le leur rend bien. Quand elle a décidé de prendre un pseudonyme — par souci de protection autant que par jeu — Naziha Rjiba, de son vrai nom, a choisi le prénom de son fils aîné. Elle est devenue Om Zied : la mère de Zied. Pour beaucoup de jeunes Tunisiens qui se repaissent de ses écrits sur Internet et lui vouent une admiration inconditionnelle, elle est aussi une "mère courage".

 

"Des coups de pied dans la fourmilière", c'est la spécialité d'Om Zied. En octobre 2003, cette enseignante de métier, agrégée d'arabe, claque la porte de l'éducation nationale, après trente-trois ans d'enseignement dans le secondaire. Elle en profite pour faire savoir "les raisons de (son) ras le bol". Dans une lettre ouverte adressée à son ministre de tutelle, Om Zied dénonce ce qu'est devenu l'enseignement en Tunisie : des "effets d'annonce" présentés comme "des réformes" ; un taux de réussite au bac excessivement élevé, alors que le niveau, lui, ne cesse de baisser ; des programmes qui visent à "fabriquer des citoyens à la carte", non à éveiller les esprits. Des directeurs de lycée qui se sont "transformés en indics", etc.

 

Bref, Om Zied met à nu l'une des composantes du système Ben Ali, l'une des pires, estime-t-elle, car l'enseignement promet d'être "la plaie de la Tunisie" de demain. En cette même année 2003, la rebelle écope de huit mois de prison avec sursis pour une affaire de transfert de devises montée de toutes pièces par le régime.

 

Dès le départ, Om Zied s'était retrouvée dans le collimateur du président Ben Ali. En janvier 1988, alors que tout le monde chante les mérites de "l'homme du changement", qui vient d'écarter Habib Bourguiba à la faveur d'un "coup d'Etat médical", elle écrit un article prémonitoire. Intitulé "Nachaz" (Fausse note), ce papier est publié par l'une des rares revues indépendantes de l'époque, Erraï. "N'applaudissez pas trop vite Ben Ali. N'oubliez pas son passé militaire, ni son passé policier. Et s'il nous entraînait sur une voie bien pire que Bourguiba ? Ne lui donnez pas un blanc-seing !", avertit Om Zied.

 

Le jour même, Erraï est saisi. L'hebdomadaire, qui vient de fêter ses dix ans, est interdit. C'en est fini du printemps de la presse tunisienne. L'ère Ben Ali commence. Elle se poursuit depuis dix-huit ans. D'Om Zied, on n'entend parler que par éclipses pendant les années 1990.

 

Au fil du temps, l'intéressée s'aperçoit que, "même si on ne se mêle pas de politique, la politique se mêle de vous". Déjà, elle en avait eu le pressentiment, en janvier 1978, lorsque Bourguiba avait envoyé l'armée réprimer des émeutes contre la vie chère. Bilan : plusieurs centaines de morts. Les années Ben Ali, elles, vont l'interpeller par "leur petitesse et leur médiocrité".

 

Pied à pied, Om Zied va tenter de lutter contre "l'anesthésie" qui a envahi ses compatriotes et les a convaincus qu'il est "inutile d'avoir des rêves", inutile de résister au système qui les "tue à petit feu, et surtout broie (leur) âme". En 2001, elle rejoint un journal sur le Net, Kalima, créé par la journaliste et éditrice Sihem Ben Sedrine. Censuré en Tunisie, Kalima a un public restreint. Mais Om Zied porte la plume dans la plaie et "déshabille le régime" sans répit et sans pitié.

 

"Elle a un talent exceptionnel. Sa grande force, c'est qu'elle parvient à utiliser un arabe simple, dépouillé, et en même temps qui touche juste. D'habitude, les grands arabisants sont rébarbatifs. Elle, c'est tout le contraire. Elle réussit à rendre moderne l'arabe classique ! Et à la force de la langue, elle conjugue la force du message, tout en restant, à chaque fois, dans l'élégance et la finesse", explique Sihem Ben Sedrine.

 

La spécialité d'Om Zied, ce sont les "makamet", un genre littéraire très rimé, qui exige beaucoup de travail. "J'adore l'arabe. Je pousse la langue, je joue avec elle, je m'amuse à inventer des formules. Je ne suis pas une puriste de la langue ancienne", explique-t-elle avec jubilation. En arabe, le mot "soujoun", par exemple, veut dire "émotion". Si on lui ôte une voyelle, il se transforme en "prison".

 

Ainsi, Om Zied écrit : "La parole est émotion", pour enchaîner aussitôt : "la parole est prison." Il n'en faut pas plus pour faire vibrer tous ses lecteurs tunisiens. Ces derniers mois, elle a tenté, avec d'autres, de mettre au point un contre-sommet parallèle au Sommet mondial de la société de l'information, organisé par les Nations unies du 16 au 18 novembre, à Tunis. En vain. La location d'une salle leur a été interdite. Et, tous ces derniers jours, les dissidents se sont retrouvés pourchassés par la police politique, si ce n'est passés à tabac. "Peu importe !", assure-t-elle.

 

Pour elle, leur projet a été un succès, le président Ben Ali vient d'offrir aux membres de la société civile une occasion en or de s'exprimer. Mais il y a une chose qu'elle continue de trouver inacceptable : l'attitude de Jacques Chirac. "Se rend-il compte du mal qu'il nous fait en cautionnant Ben Ali ? Ce qui vous arrive aujourd'hui, dans vos banlieues, c'est un juste retour des choses."

 

L'Occident recueille ce qu'il a semé, dit-elle. "Il a d'abord colonisé des pays du tiers-monde. Et puis, il s'est fait remplacer par des dictatures qu'il a toujours soutenues. Mais comment s'étonner que les gens fuient ces dictatures et rejoignent vos banlieues ? La France ne tirera-t-elle donc jamais les leçons du passé ?"

 

(Source : « Le Monde » (France), le 19.11.05)

tunisie source www.tunisnews.net

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Publié dans tunisie

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