
Ils ont tenu 32 jours. 32 jours à souffrir ensemble de la faim dans l'espoir que le monde entende enfin leurs revendications. Pour la première fois, huit opposants politiques et associatifs de tous bords, s'étaient ainsi unis pour réclamer le respect des libertés individuelles et la libération des prisonniers d'opinion. Si l'un d'eux a dû renoncer en chemin, ses compagnons ont tenu coûte que coûte jusqu'à ce que le prix Nobel de la paix 2003, Shirin Ebadi, parvienne à les convaincre d'arrêter leur grève afin de préserver leur santé pour pouvoir ensuite poursuivre leur combat par d'autres moyens. C'était vendredi 18 novembre, le jour même de la clôture du Sommet mondial pour une société de l'information (SMSI) qui se tenait à Tunis sous l'égide de l'ONU. Un sommet qui aura au moins eu le mérite d'attirer pour quelques jours l'attention de la communauté internationale sur les dérives du régime tunisien.
L'agression spectaculaire dont aura été victime, quelques jours avant le début du SMSI, l'envoyé spécial du quotidien français « Libération », Christophe Boltanski, a sans aucun doute agi comme détonateur, provoquant un torrent de critiques et d'indignations face à l'impunité dans laquelle le président Ben Ali réprime la liberté d'expression.
Une répression quotidienne
Mais s'il s'agissait de la première agression caractérisée d'un journaliste étranger, les militants des droits de l'Homme tunisiens connaissent, eux, trop bien les méthodes répressives utilisées quotidiennement par le régime. Et la liste est longue : passage à tabac en marge des manifestations, censure des sites Internet, verrouillage des boîtes e-mail, emprisonnement de jeunes cyber-dissidents,…Tout y passe. La Tunisie compte ainsi près de 500 prisonniers politiques et, contrairement aux autres pays du Maghreb comme le Maroc ou l'Algérie, il n'existe absolument aucune liberté pour la presse. Pour le secrétaire général de Reporters sans frontières, Robert Ménard, « la Tunisie, c'est Ceaucescu au bord de la Méditerranée ». Les plus grandes ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch dénoncent également depuis longtemps la gravité de ces atteintes récurrentes aux libertés et aux droits de l'Homme.
Car c'est un fait, le régime tunisien fait partie des systèmes coercitifs les plus développés au monde. Depuis son arrivée au pouvoir en 1987 à la suite d'un coup d'Etat communément qualifié de « médical », Ben Ali a progressivement mis en place un Etat verrouillé, ne laissant aucune marge de manœuvre à d'éventuels opposants. Pour Vincent Geisser, politologue et auteur en 2003, avec Michel Camau, d'un ouvrage intitulé « Le syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali », « le » Ben Alisme actuel, dans son orientation sécuritaire, est le produit de la fin du « Bourguibisme ». Malgré tout, Ben Ali a, selon lui, fortement accentué cette dynamique. Sous la présidence de Bourguiba, le chef de l'Etat était bien évidemment la figure principale du régime, mais il existait autour de lui un ensemble de personnalités visibles. Aujourd'hui, Ben Ali est omniprésent, il est l'unique incarnation du régime. Avec la modification constitutionnelle de 2002 l'autorisant à se représenter indéfiniment à l'élection présidentielle, il réussit à rétablir, du moins en pratique, la présidence à vie. Pour renforcer sa mainmise sur le pays, il a fortement développé les prérogatives de son ministère de l'Intérieur qui est devenu, au fil du temps, l'institution-clé du régime. Ainsi, comme l'explique ce chercheur au CNRS, « dès les années 80, on a assisté a un renforcement des sommes allouées aux services de sécurité qui se sont professionnalisés et sont devenus ultra spécialisés tout en suivant un mouvement d'autonomisation ». Une « police politique » a donc émergé, surveillant sans relâche toute forme d'opposition et empêchant ouvertement tout espace de liberté susceptible de remettre en cause le régime. Le monde universitaire, la presse, les associations, aucun secteur n'échappe désormais à ce contrôle permanent. Le régime utilise même des groupes de jeunes issus de quartiers populaires, au look de voyous, pour faire pression ou réprimer les personnes considérées comme gênantes par le pouvoir. Cette quasi « milice » va ainsi rouer de coups un opposant lors d'une manifestation ou encore voler le matériel d'un journaliste indésirable.
Un « Etat caméléon »
Autre aspect important du « Ben Alisme » selon Vincent Geisser, « la dimension familiale du pouvoir qui est composé de clans presque liés par le sang. Ainsi, dès qu'une entreprise est privatisée dans le pays, la famille se partage le gâteau ».
Une situation qui explique d'ailleurs l'exil de nombreux entrepreneurs désireux de fuir cet Etat clanique. Des clans qui, par la surenchère qu'ils se livrent constamment, participent à renforcer l'incohérence des actions entreprises par le régime.
Ce qui amène logiquement Vincent Geisser et Chokri Hamrouni (responsable tunisien de la coordination du Congrès pour la République) à qualifier la Tunisie de véritable « Etat caméléon » au discours changeant sans cesse au gré des circonstances et des enjeux. Prônant un jour la nécessité d'une ouverture de la vie politique et du dialogue avec la société civile, il n'hésite pas le lendemain à torturer des activistes défenseurs des droits de l'Homme. Malgré ce constat accablant d'un régime de plus en plus répressif et corrompu, les partenaires de la Tunisie, au premier rang desquels la France, ne semblent pas vraiment pressés d'exiger de Ben Ali qu'il s'engage sur la voie d'un réformisme démocratique concret.