SMSI: Ben Ali a eu son sommet

Publié le par kurt cobain

SMSI: Ben Ali a eu son sommet
Sihem Bensedrine
21 décembre 2005

Ben Ali a eu « son » sommet, qu’il a pu dérouler comme un marche pied pour mieux écraser la société tunisienne du poids d’une « reconnaissance internationale » à son autoritarisme débridé ; Un sommet à sa mesure marqué de l’empreinte de son obsession sécuritaire et de son allergie à toute forme de critique.
La communauté internationale sous l’égide de l’ONU n’a pas eu, elle, « son » sommet, celui qu’elle avait prévu de tenir avec son agenda propre et qu’elle avait initié à Genève en 2003 ; elle s’est retrouvée l’otage d’un autre agenda, celui de la censure, des violations de ses propres règles au nom de la stabilité et de la lutte anti-terroriste.


On y a fait la démonstration que les TIC n’étaient pas un outil permettant d’offrir l’accès à la communication pour tous mais peuvent être également un moyen de contrôle des libertés et de censure.
Et ce n’était pas seulement une histoire de pays hôte qui en a fait à sa tête, mais bien celle des petites compromissions et des grands accommodements du secrétariat exécutif du SMSI avec les choix politiques du pays hôte.
Ni les diplomates, ni les opérateurs privés ni la société civile n’ont été épargnés par les bavures d’un service sécuritaire envahissant et arrogant.

Incidents en série avec les officiels et les autres participants

Les quelques chefs d’Etats africains qui ont fait le déplacement ont eu droit à des écarts protocolaires et empêchés d’arriver dans leurs voitures au site du sommet. Ils ne savaient pas qu’il y avait un seul président au sommet, Ben Ali.
On a découvert que les micros des salles du site officiel étaient tous reliés à un centre contrôlé par la police tunisienne. Certains ont bien sûr eu des problèmes « techniques » lors de débats de la société civile.
La traduction avait elle aussi eu des problèmes « techniques » notamment pour les événements où des critiques à l’endroit du pays hôte pouvaient surgir. Quand elle ne traduisait pas avec une certaine « liberté » les questions jugées « provocatrices » des journalistes comme ce fut le cas lors de la conférence de presse de Kofi Anan où certains journalistes s’interrogeaient sur l’adéquation de la réponse du SG de l’ONU à la question posée !
Des événements « suspects » ont été « déplacés » à la dernière minutes dans des zones à accès restreint, comme ce fut le cas notamment de l’atelier sur les droits de l’homme organisé par l’Union européenne, qui a fait l’objet d’« un sabotage organisé » selon Catherine Trautmann, députée européenne qui conduisait la délégation du Parlement européen au sommet. L’accès y avait été filtré, mais l’on constatait la présence « envahissante » des fausses ONG tunisiennes qui s’appliquaient à perturber le déroulement normal des réunions en interrompant en permanence les orateurs et en prenant violemment à partie les intervenants dès que les mots « liberté d’expression », ou « sommet citoyen » étaient prononcés.
Mais l’incident qui a le plus marqué les esprits a été l’interruption de la transmission directe par la TV nationale, du discours de Samuel Schmid, président de la confédération helvétique, pays co-organisateur du SMSI, au moment où il prononçait ces paroles à l’ouverture du sommet le matin du 16 novembre : « Parmi les individus encore interdits d'accès aux moyens d'information, nombreux le sont pour des raisons politiques. Il n'est pas acceptable - et je le dis sans détours - que l'ONU compte encore parmi ses membres des Etats qui emprisonnent des citoyens au seul motif qu'ils ont critiqué leurs autorités sur Internet ou dans la presse…J'attends donc que la liberté d'expression et la liberté de l'information constituent des thèmes centraux au cours de ce sommet. Pour moi, il va de soi qu'ici à Tunis, dans ces murs mais aussi à l'extérieur, tout un chacun puisse discuter en toute liberté». Des paroles que seule la TV suisse a pu rapporter en soulignant la censure dont a été victime son président.

Un sommet sur l’information dans un contexte de violences et de censure

Le cadre international et extraterritorial du Sommet n'a pas été respecté en dépit d’un « host agreement » signé entre le pays hôte et le secrétariat du SMSI. Un rapport D’Amnesty International sur "les atteintes aux droits humains" en Tunisie a été censuré et interdit de distribution dans l'enceinte du SMSI. Des sites Internet à contenu « critique » continuaient à être bloqués à l’intérieur de l’enceinte du sommet et de nouveaux sites de médias ont été bloqués à cette occasion, dont ceux d’Infosud et de Arabya.net.
Les participants n’ont pas bénéficié de l’immunité que leur confère ce cadre et l’incident le plus marquant a été le refus illégal des autorités tunisiennes d’autoriser Robert Ménard, SG de RSF, à participer au SMSI en tant que participant accrédité, tout cela avec la complicité ouverte du secrétaire exécutif du SMSI, Charles Geiger.
Mais l’incident le plus grave qui a marqué ce sommet a été l’agression à l’arme blanche dont avait été victime le 11 novembre à Tunis le journaliste de Libération, Christophe Boltanski, venu enquêter sur les droits de l'homme. Moins gravement attaqués, ses collègues de la RTBF ont eux aussi eu leur part de violences et leur cassette confisquée. Tandis que l’équipe de TV5 décidait de plier bagage avant l’ouverture du sommet en réaction à une surveillance policière collante.
Une réunion du comité de coordination d’un contre sommet – le sommet citoyen qui a été finalement interdit – tourne au drame le 14 novembre. La police politique qui barrait l’entrée de l’Institut Goethe à Tunis où devait se tenir cette réunion restreinte a été d’une violence rare.

Mahmoud Dhaouadi, SG du syndicat des journalistes bousculé par la police politique devant le Goethe Institute à Tunis

Les représentants des ONG internationales ont eu ainsi à partager le sort réservé d’habitude aux activistes tunisiens qui s’obstinent à exercer leurs droits. «Je n’ai jamais vu ce niveau de répression dans aucun autre pays» déclare Steve buckley, coordinateur du TMG de l’IFEX . Ces derniers n’ont même pas été autorisés à poursuivre leurs discussion dans un café où ils s’étaient retranchés avec l’ambassadeur d’Allemagne aux NU, venu discuter au nom de l’UE avec les représentants de la société civile. Le gérant a été menacé de fermeture de son établissement s’il ne les évacuait pas.
Le jour de l’ouverture du sommet, trois experts, la représentante de l'ONU pour les défenseurs des droits de l'homme, Hina Jilani, le rapporteur sur la liberté d'_expression, Ambeyi Ligabo, et le rapporteur sur l'indépendance des juges et des avocats, Leandro Despouy, expriment dans un communiqué commun « leur plus profonde inquiétude à l'égard d'informations concernant les violences physiques perpétrées par les forces de l'ordre contre certains défenseurs des droits de l'homme, avocats et journalistes».

Faux et usage de faux
Mais le sommet continue de se dérouler contre vents et marées. La presse officielle tunisienne pérore : 19500 participants dont 46 chefs d’Etat, 5857 participants de 174 Etats membres des Nations unies, 1508 représentants de 92 organisations internationales, 6241 participants de 606 ONG, 4816 participants de 226 entreprises privées et 1222 journalistes. 200 événements parallèles et 250 pavillons d’expositions.
On ne tarit pas d’éloges sur les moyens mobilisés par le pouvoir : une circulation automobile fluide par l'attribution de certaines voies aux seuls participants au SMSI et la fermeture de nombreux axes à la circulation des Tunisiens. Les rues vidées car tous les établissements scolaires ainsi que les administrations publiques ont été mis en congé exceptionnel durant les cinq jours. Les boulevards et avenues pavoisés aux couleurs nationales chantent la gloire du président Ben Ali dont les portraits couvrent les murs.
Près de 200 journalistes de la presse internationale découvriront dans la presse tunisienne leurs signatures en bas d’une pétition dénonçant une campagne hostile à la Tunisie lancée par "certaines parties étrangères" à l'occasion du SMSI. Ces journalistes ont déclaré dans une dépêche de l’Associated Press du 28 novembre avoir signé le 18 novembre, un texte qui, dans sa forme initiale, saluait d'une phrase anodine l'accueil "chaleureux" réservé aux professionnels de l'information par les organisateurs et affirment avoir été victimes d'une manipulation des autorités tunisiennes.
Durant ce sommet, les autorités tunisiennes ont donné le sentiment de jouir d'une impunité et de bénéficier de la bienveillance d'une bonne partie de la communauté internationale et en particulier de la France.
Y aura-t-il des conséquences à ces manquements en série de la Tunisie à ses engagements internationaux? Rien n’est moins sûr.
« Ce sommet aurait dû être tout autre. Régimes et citoyens auraient dû s’asseoir sur la table des négociations. Ceci n’a pas été le cas. La plupart des Etats membres n’en voulaient pas. Les Etats prendront les décisions et les citoyens ne seront écoutés ... qu’à condition de ne pas déranger ! » Déclarait amer Cees Hamelink, le conseiller spécial de Kofi Anan pour le SMSI qui a démissionné de sa charge la veille du sommet et avait décidé de ne pas venir en Tunisie pour ne pas se rendre complice d’une mascarade.

tunisie source www.kalimatunisie.com/article.php?id=112

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Publié dans tunisie

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